Elle et moi on s'connaît depuis toujours. On s'est jamais quittées. Et puis on a toujours pris soin l'une de l'autre. Pourtant y'a eu plein de fois où j'ai cru qu'elle allait faire ses valises et s'tirer pour de bon. Mais les seules fois où elle est partie elle est pas allée plus loin que l'palier et elle est revenue aussitôt. C'est qu'elle a un sacré caractère.
Souvent je la regarde et je me dis qu'elle est belle. C'est une beauté froide, le teint très pâle, les cheveux sombres et des yeux de verre qui semblent toujours sur le point de se briser. Elle est souvent vêtue de rouge et de noir. Elle porte des talons aiguilles. Elle aime ce mot, aiguille. Comme toutes celles qu'elle se plaît à m'enfoncer dans l'coeur.
Elle est pas très sociable et pourtant tout le monde la connaît ici. Elle a autant d'amis que d'ennemis. Mais ça lui est égal, je crois qu'au fond elle est bien avec moi et ma présence lui suffit.
Elle, c'est aussi une grande artiste. Elle sait écrire et c'est souvent elle qui me souffle mes mots quand je n'ai pas l'inspiration. Parfois même je n'ai pas le choix, je n'ai pas envie d'écrire mais elle m'assome de tant de mots que je suis obligée d'écrire ce qu'elle me dit. Mais ça ne me dérange pas en fait, parce que le résultat est souvent bien joli. C'est toujours moi qui signe, elle ne veut pas que je mette son nom. Mais je crois que je n'ai pas besoin de le mettre, on le devine.
Elle aime le désordre. Partout où elle passe elle dérange tout. Mais elle est surtout très douée pour mettre le désordre dans ma tête. J'voudrais qu'elle sache que je suis fatiguée de faire le ménage après elle.
Elle n'aime pas se coucher tôt et tous les soirs elle m'empêche de dormir. Je lui lis des histoires jusqu'à qu'elle s'endorme pour de bon. Mais même endormie elle réussit à m'empêcher de me reposer : elle ronfle si fort que cela me réveille deux, trois fois par nuit.
Souvent je craque et je lui dis mon amour, mon amie, je crois qu'il serait temps que l'on se sépare toi et moi. Mais à chaque fois elle se met à pleurer.
Alors je la console et je me dis tant pis, on est pas si mal toutes les deux, elle et moi. Moi et elle.
Ma solitude et moi.